Texte d'un récit de vie, réalisé dans le cadre de la formation du CNED, publié avec l'autorisation de l'auteur. Tous les noms, prénoms et lieux ont été modifiés pour cette version.

IL NE NOUS APPRENAIT RIEN…

 

La mémoire s’élabore, se reconstruit, par ajouts, par omissions, elle superpose, mêle à son insu le vrai et le faux, la vérité et la fable.

Delphine de Vigan                                        

Un Soir en décembre

 

Il est des anecdotes…

J’habitais un petit village reculé d’un département du Sud, un village où malgré la Deuxième Guerre mondiale qui faisait rage en France, tout était calme. Je n’aurais pas eu une camarade de classe réfugiée de Paris, je n’aurais peut-être pas su qu’il y avait la guerre.

Je me souviens bien de cette petite fille, car, venue avec ses parents se protéger ici, elle m’a servi malgré elle de protectrice… Mais,  j’y reviendrai plus tard.

 

La mairie n’a pas bougé de place depuis cette époque. L’école à ses côtés non plus. Il y a juste la cantine qui a intégré les lieux alors qu’à ce moment-là, la cantinière nous faisait traverser le bourg à pieds pour nous y rendre. Comme beaucoup, j’avais déjà bien marché (petite) puis pédalé (plus grande) pour venir les matins, mes parents ne m’accompagnant que jusqu’au bout de notre chemin. D’autres venaient de vraiment loin. Mais, c’était ainsi, on ne discutait pas : pas de voiture, pas de transport scolaire, ça nous faisait les jambes.

De mes premières années d’école, qu’on appelait « jardin d’enfants » à partir de cinq ans puis des premiers enseignements, je n’ai pas tant de souvenirs que ça. Aucune mémoire de détails non plus d’ailleurs. Ni de la configuration de la classe ni des odeurs, rien. C’est que tout devait bien se passer. Ou du moins que rien ne m’interpellait. Quoique cela, c’était à l’intérieur de l’établissement. Dehors, c’était autre chose. Les grands troublions exerçaient leur malice !

Je me rappelle quand même qu’il y avait trois classes avec trois sections chacune. Les premiers niveaux étaient enseignés par des dames. Dans la cour, nous étions séparés, les petits et les grands. Par contre, l’école était mixte, car il y avait trop peu d’élèves — une soixantaine en tout en comptant le pic de ma section : quatorze enfants — pour faire une école de filles et une de garçons. Du coup, j’ai bien dû croiser Jean, qui deviendra mon mari, mais l’organisation et notre écart d’âge font que je n’en ai conservé aucune image. Et en dehors des temps scolaires, aucun des élèves ne se fréquentait vraiment.

Tout ça pour en revenir aux grands garçons, surtout à Fernand, qui rattrapaient bien leur temps sur le chemin du retour ! Lorsque nous quittions l’école, une longue file d’élèves se formait et passait devant l’épicerie-boulangerie Delbos. Petit à petit, chacun rejoignait sa maison, et je me retrouvais des fois toute seule pour continuer. Enfin, presque ! Fernand et quelques acolytes  profitaient de leur taille pour faire de grandes enjambées et se planquer dans les bois en haut de la route de la Rieux Vieux… Et se faisaient un malin plaisir de me flanquer une jolie frousse lors de mon passage ! Ça par contre, j’en ai encore les frissons !

C’est ici que réapparaît Mathilde, la petite Parisienne. Elle n’avait plus personne ici, ses grands-parents étaient morts. Mais elle avait fui Paris et l’occupation allemande avec ses parents pour se réfugier dans la maison de ses ascendants.

Toujours est-il que nous faisions de temps en temps le trajet ensemble le soir. Et bizarrement, lorsqu’elle était à mes côtés, Fernand et sa troupe se faisaient bien plus discrets et s’abstenaient de nous faire peur. Pourquoi ? Parce qu’elle était parisienne ? Parce qu’elle était réfugiée ? Je ne le saurai jamais. J’aurais bien pu lui poser la question, mais maintenant c’est trop tard et Fernand n’est plus là pour répondre.

De ces épisodes-là, lui gardera cette remarque des années et des années plus tard : « On était bien cons quand même !! »

 

L’école de mon époque, c’est aussi celle du repos le jeudi, des vacances à Noël, Pâques, pendant deux mois l’été (du 15 juillet au 30 septembre), et de l’école le samedi matin. Cela, bien d’autres après moi l’ont vécu. Cependant, dans mon village, ce ne fut pas anodin.

Si j’ai peu de souvenirs de mes deux premières maîtresses, le troisième, Monsieur Edmond, m’aura bien plus marquée. Je ne retiens pas de lui ses qualités d’enseignant, car il ne nous apprenait rien. Oui, oui oui, il ne nous apprenait rien du tout. En revanche, il était méchant, très méchant. Il avait un œil partout ; il tirait les oreilles extrêmement fort et il nous lançait des claques.

J’ai de très mauvais souvenirs de mes samedis matin avec lui. Il avait un rôle dans la commune même si je ne sais plus vraiment dire lequel. Peut-être secrétaire, peut-être conseiller, je ne sais plus. Et les mariages se célébraient généralement le samedi matin, ce qui est rare aujourd’hui. Enfin bref, du coup, quand il y a avait une union, il était amené à laisser la classe pour aller à la mairie juste à côté. En l’attendant, nous avions intérêt à rester assis sur notre chaise. À son retour, gare à celui qu’il trouvait debout ou en train de tenter de regarder dehors : il était sûr d’être battu.

Heureusement pour moi, j’étais plutôt bonne élève, assez sage, il ne mangeait pas à la cantine avec nous et surtout, il est parti au village voisin tandis que je venais d’avoir douze ans. Il me restait alors deux ans avant le passage du Certificat d’Études primaires.

 

Quand est arrivé le nouvel enseignant, Monsieur Grégoire, tout a changé, même nos samedis matins de noces. Pendant que le précédent usait de menaces pour son absence, lui nous faisait sortir en récréation pour qu’on puisse admirer et féliciter les mariés !

Il était vraiment très très gentil… Et très bon instituteur. Il savait nous faire obéir sans nous taper. Il y a d’ailleurs une anecdote qui m’a beaucoup marquée. Beaucoup amusée aussi !

Un jour, en rentrant en classe, il nous dit : « Lecture ! » Surprise pour tout le monde : en principe, ce n’était pas l’heure. Normalement, chaque journée commençait par la leçon de morale.  Ce que Monsieur Grégoire n’avait pas dit, c’est qu’il avait fait le tour des casiers avant notre entrée et récupéré les livres de ceux qui les avaient laissés la veille… Et qui, donc, ne s’étaient pas entraînés… Aïe !

C’est auprès de cet enseignant jovial et à la juste autorité que j’ai terminé mes années d’école primaire : avec le plaisir d’y aller, travaillant normalement, appréciant plus le français et les rédactions que le calcul et l’histoire ou la géographie.

C’est auprès de cet enseignant jovial et à la juste autorité que je suis arrivée au passage du Certificat d’Études. Alors que ce jour allait sanctionner toute ma scolarité, qu’on ne passait pas l’examen dans notre école, mais dans un autre canton, il n’a pas marqué ma mémoire outre mesure. Nous avons passé les épreuves écrites et orales sur la journée : écriture, dictée, rédaction, lecture, calcul, histoire et géographie et même des travaux manuels selon que nous étions un garçon ou une fille. Tous les sujets portaient sur la vie courante. Après ça, c’en était fini pour nous de l’école. Nous ne ferions pas de plus grandes études. Enfin… Ce jour-là donc, je n’étais pas plus inquiète que ça.

Encore une fois, ce qui marquera pour moi ce diplôme, c’est notre cher instituteur, Monsieur Grégoire. Une des élèves de ma classe n’était pas prête à se rendre à l’examen. Il ne lui manquait pas grand-chose, mais ce peu lui aurait été important pour valider les épreuves. Qu’à cela ne tienne, il a demandé une dérogation qu’il a obtenue. Nous passerions l’examen sans elle, elle le passerait plus tard et dans une plus grande ville, le chef-lieu de canton. Entre-temps, il lui a donné des cours supplémentaires les soirs, il l’a fait travailler pour qu’elle y arrive.

Ce fut une réussite et c’était tout ce qui comptait. Toute la classe l’a eu ce Certificat d’Études primaires ! Mon amie aussi. Comme moi, elle habite toujours le village et nous en avons encore parlé il y a peu.

Une chose est certaine, c’est que notre professeur nous avait bien compris et j’aime à penser qu’il nous a aimés. Pas comme Monsieur Edmond… Car lorsque Monsieur Grégoire nous a dit à la fin de l’année : « On m’avait rapporté que tous les enfants d’ici étaient idiots. Mais je me rends bien compte que ce n’était pas vrai. », on a tout de suite compris de qui cela émanait…

         

La scolarité n’est pas seulement l’école

Je livre ce témoignage aujourd’hui et avec du recul, je remarque tout ce qui a changé depuis cette période, tout ce que l’on ne verrait plus de nos jours. Mais aussi, je livre ce témoignage, car mon expérience, qui a dû arriver à tant d’autres, est bien le reflet d’une époque révolue. Je ne sais pas si c’était mieux avant ou pas, c’était juste différent.

 

Certaines anecdotes relatées ici n’auraient pas leur place dans l’école d’aujourd’hui. Quand bien même il y aurait encore cours le samedi matin, quand bien même l’instituteur serait conseiller municipal, il ne quitterait pas sa place pour aller célébrer des noces et on ne nous permettrait pas de sortir pour aller admirer les mariés ! Qu’est-ce que je vous aurais raconté ?

Et puis, soyons lucides, ce qui a guidé ma scolarité, c’est surtout les relations bien différentes qu’avaient les parents avec l’instruction. Le Certificat d’Études avait été créé pour « vaincre l’indifférence des parents à l’égard de l’école. » Mes parents avant moi l’avaient passé dans les mêmes circonstances et reproduisaient le schéma. J’y allais parce que c’était obligatoire, pas pour me construire un avenir.

De cela en découle une grande distance entre la maison et l’école. Contrairement à ce que l’on peut voir aujourd’hui, les parents ne se mêlaient pas de tout ce qui se passait dans l’enceinte de l’établissement. Lorsque Monsieur Edmond faisait preuve de violence envers certains élèves, et alors qu’il ne nous apprenait rien, personne n’intervenait. Nos parents ne venaient pas le voir, ne demandaient pas de comptes et n’adressaient pas de plaintes. En parlait-on seulement, nous, élèves ? Je ne pense pas, car on savait d’avance que ça ne servait à rien.

 

Enfin, ce qui a guidé ma scolarité, c’est que mon avenir était déjà écrit… à la ferme. Pourquoi ? Parce que nous étions deux enfants à la maison, deux sœurs de quatre ans d’écart et j’étais l’aînée. J’étais plus costaude qu’elle, j’étais la grande ; c’était tout vu : je resterai ici. Pas de discussion, pas de négociation, pas d’autre orientation. En plus, mes parents avaient une jolie petite ferme pour l’époque et ce serait à mon futur mari de venir, pas à moi de partir.

Pourtant, mon envie n’était pas là. Comme on dit aujourd’hui : « La ferme, ce n’était pas mon truc. » Je ne me pose pas la question de savoir ce que j’aurais voulu faire comme métier… Je ne me la suis jamais posée d’ailleurs puisque je n’avais pas le choix. Je ne pense pas que j’aurais fait de grandes études, mais je serais bien allée au collège si on m’en avait laissé l’opportunité.

Je ne sais pas si j’aurais été prise. Je le pense. Même si cela avait été dans les projets, qu’aurait fait Monsieur Edmond — qui aurait encore été en poste à ce moment-là ? M’aurait-il poussée à passer l’examen  d’entrée en sixième ? Ou aurait-il cédé à cette mauvaise pratique pour améliorer son « score » ?  La valeur de l’enseignant étant jugée sur les résultats obtenus par les enfants au fameux certificat, certains faisaient tout pour conserver les bons éléments et le leur faire obtenir. Du coup, des élèves qui auraient pu prétendre à aller en sixième étaient arbitrairement maintenus en primaire. Monsieur Edmond le faisait-il ? Et mon cher Monsieur Grégoire, n’a-t-il pas été bienveillant aussi envers lui-même en aidant Madeleine à valider le diplôme ? On ne le saura jamais.

 

J’ai témoigné de cette scolarité sans amertume aucune puisqu’elle était le fruit d’une époque, de tout un contexte. Je n’étais pas un cas unique, surtout dans nos campagnes.                       

Et puis j’en garde de beaux souvenirs, des moments de rire, de belles amitiés et la chance de toujours pouvoir côtoyer mes trois copines ! Yolande, Marthe et Denise, elles non plus, n’ont pas quitté la commune.

Et après tout, de quoi oserais-je me plaindre ? Je ne suis pas partie au collège certes, mais c’est que je les ai eues mes études supérieures… Dans l’agriculture ! Deux ans. Une semaine par moi pendant deux ans dans une école d’agriculture pour filles pour « redessiner le format des exploitations agricoles familiales ». Et n’est pas belle la vie ?

Fin